Fortifications : dispositions insolites ou méconnues… (5)

S’agissant de fortifications, on attache, par nature, le plus grand soin à rendre la défense aussi efficace que possible tout en protégeant les défenseurs.
Pour l’artillerie, une des solutions retenues, sera de les placer dans des emplacements casematés, pour les abriter du feu de l’ennemi. Cependant, il faut tenir compte de multiples contraintes qui, bien évidemment, évolueront au fil du temps : débattement de la pièce et axe de tir, défense rapprochée vs. action à distance, ventilation de la casemate, évolution technique de l’artillerie : chargement par la bouche vs. chargement par la culasse, etc.
Très tôt, la vulnérabilité des grandes embrasures — aux tirs directs comme aux éclats — est reconnue (2)… Belair, dans sa publication de 1793 (1), en donne quelques excellentes illustrations qui illustrent notre propos.

Disposition classique d'une embrasure selon Belair (1793) (Coll. Fonds Balliet)

Si, pour diminuer la vulnérabilité des embrasures, de nombreux auteurs proposent une forme d’embrasure qu’ils estiment plus adaptée, on retient plus communément l’utilisation de flancs disposés en retrait protégés par un orillon ou, plus rarement jusqu’au 19e siècle, dans une position défilée. Dans d’autres cas, par nécessité, on s’accommode tout simplement de cet inconvénient !
Traiter des embrasures — au sens large et même de manière superficielle — nécessiterait des développements considérables bien éloignés de la nature d’un billet publié sur un blog. On se restreint, dans le cadre de ce billet, à traiter des embrasures des pièces d'artillerie destinées à la défense des fossés au 19e siècle.
On s’attachera à présenter quelques exemples d’une forme très particulière de protection des embrasures réalisée à l’aide volets formant un blindage dans sa forme primitive.
D’emblée, il convient de ne pas confondre protection des embrasures — une forme de blindage — et de simples volets utilisés en temps de paix (protection contre les éléments et les intrusions).

Fort des Salettes (Briançon) — Redoute à deux étages. À droite : volet d'embrasure.
Clichés: © Fonds Dr Balliet —2015

Un exemple très précoce et peu connu peut-être observé dans une caponnière de gorge de la citadelle de Petersberg (Erfurt). Cette caponnière double est destinée à battre une partie des fossés de la place… Elle est dédiée à la défense rapprochée et la protection des embrasures contre un feu d’infanterie devient prégnante. Les ingénieurs prussiens imaginent, vers 1855, un dispositif pour le moins original sous la forme d’un volet d’embrasure inséré une plaque en fer et dont l’obturation est réalisée à l’aide d’un volet. Il s’agit alors de protéger les servants d’une pièce à chargement par la bouche lorsque cette dernière est placée en retrait pour permettre son chargement. L'ensemble du blindage peut être réglé en hauteur pour l’adapter à la taille de la genouillère de différents types d’affûts. Enfin, le débattement latéral est obtenu de manière aisée en disposant l’ensemble du blindage entre deux rail-guides. Selon la terminologie prussienne en vigueur à l'époque, on qualifie ce blindage de : « Kasematten Schartenblendung aus Eisen ». 
Dessin de l'auteur d'après un document original découvert par K. Grobe.
Dessin réalisé à Mainz le 28 avril 1855
© Fonds Dr Balliet — 2015

Une exemplaire — réplique exacte des originaux qui ont malheureusement disparus —  a été restitué dans son emplacement d'époque au d'un" caponnière double défendant les fossés de la citadelle de Petersberg (Erfurt).

Geschützkaponiere Nr. 1 [1923-1826] — Caponnière double 1 (Citadelle de Petersberg (Erfurt)
Cliché : © Fonds Dr Balliet — 2015

Volet obturateur en position fermée (à G.) puis ouverte (à Dte)
Geschützkaponiere Nr. 1 — Clichés : © Fonds Dr Balliet — 2015




Plus près de nous, les ingénieurs français qui contribuent au système de fortification de type Séré de Rivières sont confrontés au même problème… Il s’agit de protéger les embrasures des pièces de flanquement dont le canon de 12 culasse adopté en 1884 — transformation d’une ancienne pièce à chargement par la bouche en une pièce à chargement par la culasse — et la solution retenue ne s’éloigne guère de celle mise en œuvre une vingtaine d’années auparavant ci ce n’est qu’elle est adaptée au chargement par la culasse. Dans l’attente de trouver la trace d’une nomenclature officielle, on reteindra la dénomination sommaire proposée par Truttmann (3) : « Volet d’embrasure suspendu ».




Curieusement, Truttmann, dans son ouvrage monumental sur le système Séré de Rivières (3), ne développe pas le sujet dans les paragraphes dédiés à l’étude des organes de flanquement
Plusieurs dispositifs de ce type, aujourd’hui devenu peu commun, survivent dont quelques-uns ont été restaurés. Les quelques illustrations qui suivent permettent d’en découvrir les détails.

Fort de Villey-le-Sec — À gauche : embrasure d'un canon de 12 culasse vue de l'extérieur
Cliché : © Fonds Dr Balliet — 2015

Fort Dorsner (Giromagny) — Volet d'embrasure suspendu (disposition intérieure)
Cliché : © Fonds Dr Balliet — 2015
  
Volet d'embrasure : Détails (© Fonds Dr Balliet — 2015)
Volet d'embrasure : Détails (© Fonds Dr Balliet — 2015)

Volet d'embrasure : détails (© Fonds Dr Balliet — 2015)

In fine, sous leurs diverses formes, ces dispositifs de défense rapprochée restent souvent dans l’ombre et trouvent une place méritée dans cette série de billets.

Bien cordialement. 

J.M. Balliet

  1. BELAIR (Général de division A.P. Julienne) - Elémens de fortification, Renfermant ce qu'il étoit nécessaire de conserver des ouvrages de Le Bond, de Deidier et autres auteurs : on y a joint l'examen raisonné des principes sur l'art des fortifications du maréchal de Vauban, de Saxe, de Cormontaigne, de Robins, de Cugnot, de Tielke, de Landsberghen, de Trincano, de Fallois, de Rosard, de Coehorn, de Montalembert, et de plusieurs ingénieurs, anciens et modernes, françois et étrangers […]. Paris, Magimel, 1793.
  2. BILGER (B.L.) - Châteaux forts de montagne et armes à feu en Alsace. Strasbourg, Société Savante d'Alsace et des Régions de l'Est, 1991.
  3. TRUTTMANN (Col. Ph.) - La barrière de fer. L'architecture des forts du général Séré de Rivières (1872-1914). Thionville, Klopp, 2001.

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