Neupreussische Befestigungsmanier — Fortification néo-prussienne : l'exemple de la place forte de Germersheim

Neupreussische Befestigungsmanier — Fortification néo-prussienne

Des ingénieurs réputés du monde alémanique et des princes influents, Wallrawe pour les premiers et Frédéric le Grand pour les seconds, ont été d’autant plus sensibles aux thèses de Montalembert et de Carnot qu’ils s’appuyaient sur un système de fortification qui, historiquement, laissait une place de choix aux casemates dans les fortifications. Par ailleurs, quelques autres réalisations telles que celles du général Chasseloup de Laubat en Italie du Nord sont venues conforter une nouvelle forme de fortification qui sera développée et mise en œuvre dans la première moitié du 19e siècle, après la chute de l’empire français, dans l’espace germanique.

Contexte historique : la confédération germanique [1815-1866].

Cette nouvelle manière de fortifier est actuellement connue sous le nom de « Neupreussische Befestigungsmanier » dont la traduction la plus adaptée semble correspondre à celle de « Fortification néo-prussienne ». En réalité, cette dénomination pourrait laisser à penser qu’elle ne s’applique qu’au petit royaume de Prusse alors qu’il concerne un vaste espace, la confédération germanique (Deutscher Bund) constituée en 1815 à 1866 lors du congrès de Vienne. Cette confédération germanique reprend en grande partie les limites du Saint-Empire romain germanique en excluant les territoires autrichiens relevant du royaume de Hongrie et les territoires prussiens à l’est du Brandebourg (notamment la Prusse orientale). Dominée par deux états, la Prusse et l’Autriche, son histoire est marquée, entre autres, par leur rivalité constante et par les avis divergents des autres états qui la constitue jusqu’en 1866. Bien évidemment, les frontières de ce territoire doivent être fortifiées et on confère à un certain nombre de places importantes le statut de Bundesfestung. Il s’agit des places de Luxembourg, Mainz, Landau, Rastatt et Ulm. Enfin, d’autres places n’ont pas le rang de Bundesfestung et des places importantes telles que celle de Germersheim se trouvent sous le contrôle du royaume de Bavière.
On utilise dans la plupart de ces places et plus généralement dans la confédération germanique, un nouveau système de fortification qui s’appuie sur les principes du système polygonal.

Sur le plan conceptuel, pour mettre en œuvre ce nouveau système de fortification, trois généraux prussiens jouent un rôle de premier plan : von Aster, Brese et von Prittwitz.
Ernst Ludwig VON ASTER (1778-1855) était un général d’infanterie prussien et un ingénieur des fortifications qui a joué un rôle majeur dans la construction des fortifications prussiennes, d’abord dans l’espace rhénan (Coblence, Cologne)
Johann Leopold Ludwig BRESE (1787-1878) était également un général d’infanterie prussien. Presque ignoré aujourd’hui, il a joué un rôle très important puisqu’il avait le rang d’inspecteur général des fortifications prussiennes et de commandant du corps des ingénieurs. Il sera principalement actif sur le versant est du territoire.
Moritz Karl Ernst VON PRITTWITZ UND GAFFRON (1795-1885) également un général d’infanterie prussien, inspecteur général en second des fortifications prussiennes et directeur des fortifications de l’importante place d’Ulm. Il a rédigé plusieurs mémoires et traités sur les fortifications dont l’influence se révèlera majeure.

Fortification polygonale germanique : principes architecturaux.

Les contributions de von Aster comptent parmi les plus importantes, car il a su exposer ses principes avec beaucoup de clarté.

De manière générale, on retient les préceptes suivants :

• Utilisation et adaptation du terrain aux besoins du combat ;
• Fortification d’une place avec un minimum de troupes économie de moyens — en reprenant le principe d’une forte enceinte urbaine (Strasbourg en est un excellent exemple) ;
• Le cas échéant, création de camps retranchés ou de places plus importantes cernées par une ceinture d’ouvrages détachés.

Principes architecturaux :

• Ils reposent bien évidemment sur ceux de la fortification polygonale avec un flanquement du fossé par des casemates, car elles permettent de s’adapter le plus aisément au terrain tout en assurant un volume de feux important ;
• Utilisation de pièces d’artillerie et de mortiers sous casemate pour un feu d’artillerie plus efficace ;
• Pour renforcer la défense, l’escarpe dispose… d’une galerie défensive disposant de créneaux de fusillade voire de créneaux pour des pièces d’artillerie légères ; de réduits casematés ; de traverses défensives ; de caponnières disposées au milieu d’un front ;
• Pour faciliter les offensives… Des blockhaus complètent le chemin couvert.

Les illustrations ci-dessous montrent quelques exemples de fronts polygonaux : Coblence (Koblenz) 1816, Posen 1827 et Königsberg 1842.


La place forte de Germersheim

Historique succinct.

La place de Germersheim, située au nord de l’Alsace, sur le Rhin, a connu, à de nombreuses reprises, les vicissitudes de la guerre ! Pendant la guerre de Trente Ans, elle passe tantôt entre les mains de la France, la Suède ou des impériaux. Prise par Turenne en 1674, ses fortifications sont détruites. À nouveau française en 1715, elle devient le verrou nord de l’Alsace et est fortifiée en conséquence. Reprise par les troupes françaises en 1792, elle a à nouveau été fortifiée dans la foulée.
En 1816, elle passe aux mains du royaume de Bavière qui renforce immédiatement ses fortifications. Son importance stratégique est rapidement perçue au sein de la confédération germanique nouvellement créée : il s’agissait d’organiser en cas d’attaque française, un front passant par Luxembourg, Landau et Rastatt. Dans cette optique, Germersheim, alors un important nœud de communication, devait jouer un rôle essentiel. Il convient de relever que si la construction de nouvelles fortifications avait été financée par la confédération germanique, il ne s’agissait toutefois pas d’une forteresse fédérale (une erreur assez commune !).
Les travaux commencent en 30 juin 1834 suivant les plans établis par l’ingénieur (Bay. Ingenieur-Major) bavarois Friedrich Schmauß. L’essentiel des travaux se termine en 1855 alors que les travaux conduisant à la création d’un important réseau de galeries de contremines se poursuivent jusqu’en 1861.
Dans les suites du Traité de Versailles qui conclut le premier conflit mondial, ses fortifications ont été en grande partie démolies entre 1920 et 1922. Les vestiges, aujourd’hui encore visibles, sont importants et, parfaitement mis en valeur, présentent un intérêt tout particulier. 

Éléments architecturaux.

L’enceinte urbaine.

Suivant le système polygonal — polygonalen Kaponniersystem —, cette enceinte d’une longue de 3200 m forme le noyau de la fortification. Elle présente six fronts qui portent chacun le nom de généraux bavarois qui se sont illustrés, après un renversement d’alliances, dans la guerre contre l’empire français entre 1813 et 1815. 
Les fronts les plus développés sont orientés vers l’ouest et le sud-ouest alors que les secteurs orientés vers le nord et l’est se contentaient d’une enceinte plus légère, car ils étaient eux-mêmes couverts par des marais et le Rhin.

Ouvrages détachés.

Sur glacis, neuf ouvrages détachés avaient été construits qui couvraient le pont de bateaux sur le Rhin.


Nota : cliquez sur le plan pour ne observer les détails. D'excellente facture, a été extrait d'un guide de visite des fortifications proposé par la ville de Germersheim sur son site

Éléments de fortification visibles à Germersheim.

Malgré les destructions des années vingt, de nombreux vestiges de fortifications ont été conservés :

• Deux portes : La porte dite « Ludwigstor » qui accueille un musée et la porte de Wissembourg « Weissenburger Tor » dont les façades extérieures avaient été dessinées par le professeur munichois Friedrich von Gärtner) ;
• Un arsenal « Zeughaus » précédé d'une caponnière double ;
• Dans le prolongement de ce dernier, un « mur à la Carnot » a été dégagé ;
• Le front polygonal adjacent à la porte de Wissembourg, le « Fronte Lamotte », qui sans être complet offre d'excellentes perspectives qui permettent une vue d'ensemble du système défensif, même vu du sol ;
• Plusieurs casernes défensives dont la Seysselkaserne
• Un front complet, le « Fronte Beckers », qui forme sans conteste l'un des segments les plus intéressant par la qualité de sa conservation ainsi que de par une excellente mise en valeur.

Par la qualité de la mise en valeur des fortifications, une visite à Germersheim s'impose !
——  Sehr empfehlenswert !  ——

Fronte Lamotte

Weissenburger-Tor (Porte de Wissembourg)






La défense du fossé… l'imposante caponnière double

La caponnière correspond à un ouvrage défensif construit à l'épreuve qui est adossé à l'escarpe. Elle permet des tirs d'infanterie et abrite quelques pièces d'artillerie pouvant tirer dans le sens de la longueur du fossé.
Quand une caponnière doit donner des feux dans deux directions, on l'appelle « caponnière double ».









Le chemin couvert et ses réduits défensifs…





Zeughaus — L'arsenal


Carnot'sche Mauer

Pour protéger les fronts moins menacés, les Allemands avaient souvent recourt à des murs inspirés par les projets de Carnot… il s’agit, en réalité, de murs a arceaux !
Ces murs, dont l’épaisseur peut atteindre trois mètres, présentent des niches fermées du côté du fossé par un mur de masque crénelé. La construction de ces murs est peu onéreuse et présente l’avantage de protéger les défenseurs des coups d’enfilade tout en offrant une solidité plus importante que les murs simples et peu épais utilisés habituellement.




Ludwigstor

Il abrite un musée de la fortification de Germersheim qui n'est toutefois accessible que les dimanches.





Plusieurs casernes défensives sont conservées : Seysselkaserne.



Fronte Beckers… le front le mieux conservé sans toutefois être le plus lisible (vu du sol !).


L'enceinte urbaine… une série de trois traverses défensives




Descente dans le fossé et accès vers la caponnière…


Des galeries d'escarpe défensives permettent de surveiller le fossé de près tout en flanquant la caponnière…
Accès à la galerie d'escarpe gauche
Galerie d'escarpe droite vue du fossé.

Caponnière double en forme de fer à cheval.



Couvreface


Galerie de contremine

Réduit (gauche)




Une caponnière de flanquement comprenant deux embrasures d'artillerie pour le moins originales !



Réduit (droit)


Orientations bibliographiques.


1 [ÉCOLE D'APPLICATION DE L'ARTILLERIE ET DU GÉNIE] - DELAIR (Paul-Emile, Chef de bataillon du Génie) - Cours de fortification permanente. 2e partie - Organisation de la fortification actuelle. 1er fascicule. Par Mr. Delair, chef de bataillon du Génie, Professeur. D'après les leçons faites en 1882 par Mr. Beau, capitaine du Génie, Professeur adjoint. Octobre 1882. Fontainebleau, École d'Application de l'Artillerie et du Génie, 1882 ; in-folio, 180 pp.
2 [FESTUNG GERMERSHEIM] - SCHERER (A.) - Armierungsstellung - zwischen Reben, Wald und Rüben. In : Interfest - Am Wall, 2014, No. 86, 1-2. 
3 FROBENIUS (Sous la dir. de H.), WILLE, VON ZEPPELIN, VON NIESEN, ARNDT - Militär-Lexikon. Handwörterbuch der Militärwissenschaften. Berlin, Verlag von Martin Oldenburg, 1901.
4 HÄNLEIN D. - Erhalt und Nutzung historischer Großfestungen des 19. Jahrhunderts am Beispiel der Festung Germersheim. In : Festungsforschung, 2010, No. 2, p. 9-38. 
5 HANS L. - Zur Geschichte der Festung Germersheim während der badisch-pfälzischen Erhebung des Jahres 1849. In : Schriftenreihe Festungsforschung, 1994, No. 12, p. 45-56. 
6 SCHEIBERT & PORTH (Kgl. Pr. Major z. D. - k. und k. österr. Oberst) - Illustriertes MILITÄR-LEXIKON für die k. und k. österreichisch-ungarische und deutsche Armee. Berlin, Verlag von W. Pauli's Nachf. H. Jerosch, 1897.
7 SCHERER A. - Erste Entwürfe für Germersheim als befestigter Rheinübergangspunkt. In : Fortifikation - Interfest, 2017, No. 31, p. 49-68. 
8 ÜBEL R. - Die Festungen an Queich und Lauter. Germersheim, Landau, Lauterburg, Weißenburg. Herxheim (RFA), K&K Verlagsanstalt, 1996.
9 WEBER K.T. - "Neupreußische Festungsmanier" - ein Mythos ?. In : Festungsforschung, 2011, No. 3, p. 123-134.


Dr Balliet JM — 2 décembre 1918.






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