Une contribution méconnue de Vauban : les fortifications de Fribourg (Freiburg im Breisgau)




Lorsqu’il s’agit de l’œuvre de Vauban, on ignore souvent ses réalisations en Allemagne et, très fréquemment, son œuvre à Fribourg. Et pourtant, cette ville mondialement connue pour son rôle précurseur en matière de développement durable et son fameux quartier Vauban située dans le pays de Bade au pied de la Forêt Noire se situe à peu de distance, une trentaine de kilomètres, de Neuf-Brisach.

Il m’a semblé opportun , en s’appuyant sur une série de plans manuscrits dont certains sont inédits, de revenir sur les fortifications de Fribourg d’une manière sensiblement plus développée qu'habituellement sur ce blog.





Les fortifications de Fribourg (Freiburg im Breisgau)



Si la ville de Fribourg (Freiburg im Breisgau) a connu un important développement dès le XIIIe siècle, elle se transforme progressivement en une ville frontière entre le Saint empire et la France. Dans la première moitié du XVIe, les possessions des Habsbourg se sentent de plus en plus menacées face à l’expansion du royaume de France. À Fribourg cela se traduit dans un premier temps par la réparation et le renforcement de l’enceinte médiévale après les dégâts subis durant la guerre de trente ans. L’importance de la place étant établie, un état des lieux très détaillé est réalisé en 1667 par Elias Gumpp, prélude à d’indispensables travaux de modernisation de l’enceinte urbaine. Ces travaux progressent cependant très lentement et, en 1674, le mur d’enceinte médiéval est simplement renforcé par un ensemble d’ouvrages avancés, de gros bastions, protégeant les accès à la ville. Le rôle du Schlossberg, château dominant la ville à l’est, est considéré à juste titre comme primordial et fait l’objet d’importants travaux : construction de casemates susceptibles d’accueillir 800 hommes, de citernes et de poudrières. Une communication protégée est d’ailleurs établie entre la ville et le château. L’ensemble des fortifications de Fribourg est complété par quelques redoutes. Mais la valeur militaire, malgré les efforts consentis, reste faible : tout le front nord reste simplement ceint par l’enceinte médiévale et des quartiers entiers restent sans protection.







La situation politique entre le royaume de France et le Saint Empire se dégradant régulièrement depuis 1675, c’est en 1677 que Fribourg est investie par les troupes françaises. L’attaque débute le 11 novembre 1677 et après cinq jours de bombardement prenant pour cible le front nord, la cité se rend à l’ennemi. Les troupes établies dans le château, secteur dans lequel ont été investis beaucoup de moyens et d’espoir, se voient également neutralisés : les troupes françaises avaient réussi à hisser des pièces d’artillerie sur une hauteur dominant le château. Elles commandent ce dernier et soutiennent même l’assaut sur la ville !




Le siège de Fribourg par les troupes français en 1677


Cf. Illustration ci infra

Le Clerc, graveur, d'après un dessin de Louis de Châtillon
La gravure illustrant le siège de Fribourg par les troupes françaises en 1677 montre un plan de Fribourg dans un cartouche (tiers supérieur de la gravure) et une vue en perspective selon la même orientation que le plan.
  • Auteurs : CHATILLON Louis de, LECLERC Sébastien
  • Titre : Planche pour les Grandes conquêtes du roi : Fribourg
  • Fonction : Gravure pour une suite ou recueil
  • Technique : burin, eau-forte
  • Période : 17ème siècle
  • Description de l'image : Encadrement en passe-partout : en haut, deux Renommées de part et d'autre du plan de la place. A droite et à gauche, représentation d'armement et de têtes de Phébus en médaillon. En bas, deux captifs de part et d'autre du titre. Scène : au premier plan, des soldats qui marchent derrière un cavalier, vers la droite. A l'arrière-plan, vue de la ville de Fribourg suivi du Schloßberg.
  • Lettre : FRIBOURG // FRIBOURG // Capitale du Brisgau, scituée sur la riviere de Treise au pied des montagnes de / la forest noire ...
  • Signatures : Lud. de Chastillon fe. // Le Clerc f.

Notes : Leclerc a gravé deux passe-partout pour cette suite. S'il a dessiné toutes les planches, il n'en a gravé que 13 ; les autres sont gravées par Louis de Chatillon. Ici, la composition a été gravée par Chatillon.

Siège de Fribourg en 1677 — Gravure par S. Leclerc d'après L. de Chatillon Fonds Dr  Balliet)

Alors que le destin de la ville n’est pas encore scellé, elle restera in fine française durant vingt ans, c’est le directeur des fortifications d’Alsace, Jacques Tarade, qui est chargé des réparations les plus urgentes et d’élaborer les premiers plans destinés à moderniser les fortifications de Fribourg. Dès le mois de décembre 1677, le marquis de Choisy, un ingénieur militaire, le remplace. Il juge les plans de Tarade inadaptés et élabore son propre projet qui intègre, pour la première fois, une enceinte bastionnée continue. Tenant compte des enseignements du siège récent, il ne néglige pas les hauteurs qui dominent la ville et le château et propose également une extension du système de fortification dans ces emplacements.


Il convient de rappeler que Vauban a été nommé commissaire général des fortifications en 1678 et c’est bien naturellement que les projets du marquis de Choisy lui sont soumis. Ils ne semblent pas remporter l’adhésion du célèbre ingénieur et, le 2 juin 1679, Louvois, Vauban et Choisy se rencontrent à Fribourg. Louis XIV ayant ordonné à Vauban d’élaborer un nouveau projet pour Fribourg. Rapidement le projet de Vauban est soumis au roi qui l’approuve dès le début du mois de septembre 1679. S’il considère le projet proposé par Choisy comme comportant des éléments obsolètes, il en conserve cependant une grande partie de l’enceinte bastionnée qui vient d’être construite. En pratique, il en résulte la construction de 8 bastions et de 7 demi-lunes. A nouveau, le Schlossberg est l’objet de toutes les attentions puisque les fortifications comprennent maintenant : le « Vieux château » (Unterem Schloss), le fort de l’Aigle (Salzbüchsle), le fort Saint Pierre et le fort de l’étoile (Oberes Schloss).

Si l’essentiel des travaux est réalisé en 1687, il s’avère que dix ans après, certaines sections du chemin couvert et du glacis n’étaient pas terminées. Les contre-mines prévues n’ont pas été réalisées de même que les tenailles.

Après la signature du traité de Ryswick en 1697, la place est rendue, fort pacifiquement, au Saint -Empire. Les Autrichiens poursuivent à un rythme modéré les travaux entrepris jusqu’alors : en 1705, quelques contre-mines sont creusées et quelques modifications de détail apportées aux fortifications existantes. Les ressources financières faisant cruellement défaut, un seul ouvrage avancé est construit sur le front sud en regard du Schwaben Tor.

Double planche gravée & rehaussée de lavis par De Fer (Pars, s.d. vers 1710) [Coll. Fonds Dr Balliet]

A l’occasion d’un nouveau conflit, la guerre de succession d’Espagne, la ville sera investie une nouvelle fois par les troupes françaises. La place est âprement disputée. Le siège débute le 22 septembre 1713 et le 14 octobre 1713, la chute d’une lunette après d’intenses combats marque le tournant des opérations de siège puisque la ville tombera aux mains du roi de France le 18 novembre 1713. L’affaire n’avait pas été de tout repos et le vainqueur, le maréchal de Villars se propose de détruire les fortifications. Le roi de France s’y oppose et Fribourg est rendue à l’Autriche en 1715.

L’enceinte, fortement endommagée, doit être réparée et le Graf von Harsch alors en charge des fortifications reconquises propose de construire une série de 6 lunettes sur le front sud-ouest qui paraissait le plus menacé. En fait, c’est sur la proposition et sous la direction de M. de la Vénerie qu’une série de « contregardes brisées » est construite entre 1724 et 726, les fortifications du Salzbüchsle sont renforcées entre 1725 et 1727 et des lunettes construites sur le front ouest en 1727-1730.

Plan manuscrit de Fribourg — Curieux !

    Signé Hancko
    S.d. vers 1740
    Plume & lavis

Ce plan manuscrit de toute beauté est parfaitement superposable au « Plan de Fribourg 1744. Attaque de la ville la nuit du 22 au 23 septembre » (MS colorié, Autriche. Kriegsarchiv. Vienne, H III e 246) et pourtant on y trouve quelque chose de fort intéressant. Il est signé par un ingénieur, Hancko, dont on trouve la trace à la British Library dont une notice nous apprend qu’un plan manuscrit daté de 1745 a été exécuté par cet ingénieur (« fait par ingenieur de Hancko au service de Sa Majesté Britanique »).




Freiburg i. B. — Plan Ms. signé Hancko. S .d. vers 1740 (Fonds Dr Balliet)

Freiburg i. B. — Détails du plan Ms. signé Hancko. S .d. vers 1740 (Fonds Dr Balliet)
Freiburg i. B. — Plan Ms. signé "Fecit Hancko" (Fonds Dr Balliet)
Lors de la guerre de succession d’Autriche, ce sont cette fois les troupes de Louis XV qui viendront disputer Fribourg à l’Autriche. Les troupes françaises sous le commandement du maréchal de Coigny prendront la ville comme à l’exercice car contre toute attente, il ne reproduit par le schéma du siège de 1713. Les opérations de siège débutent le 23 septembre 1744 en déviant une importante rivière, la Dreisam, et en creusant une première parallèle sur le front sud. Vauban avait d’ailleurs déjà évoqué cette possibilité mais les Autrichiens sont surpris et perdent toute initiative ! La seconde parallèle est ouverte dès le 30 septembre, elle-même rapidement suivie par la 3e parallèle le 16 octobre. Les travaux sont à peine gênés par quelques sorties nocturnes des assiégés. Sui un premier assaut, le 2 novembre, manque de réussir, le conseil de défense arrive rapidement à la conclusion que la situation est sans issue et les discussions en vue de la reddition de la ville débutent. Après un long cessez-le-feu durant lequel les troupes françaises consolident leurs positions, les fortifications du Schlossberg, dernier espoir des défenseurs, sont rapidement neutralisées. La ville n’a d’autre solution que de se rendre !
C’est aussi la fin des fortifications à Fribourg : les travaux de démantèlement des fortifications débutent déjà durant le cessez-le-feu et se poursuivent activement durant l’hiver. La ville maintenant ouverte, sera rendue aux Autrichiens le 25 avril 1745.

Source bibliographique :

SCHADEK (Hans), ECKER (Ulrich) - Stadt und Festung Freiburg. Band I  : Karten und Pläne zur Geschichte der Stadtbefestigung. Band II  : Aufsätze zur Geschichte der Stadtbefestigung. Freiburg im Breisgau, Archiv der Stadt Freiburg im Breisgau, 1988.
On y trouvera entre autres le remarquable article de W. Klug & J. Diel. Festung Freiburg : Die Bauentwicklung vom 30 jährigen Krieg bis zur Mitte des 18. Jahrhunderts.

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