Fortifications : dispositions insolites ou méconnues… (7) Lorsque « Ha-Ha » ne prête pas à rire !

De tout temps, l'architecture des châteaux et des forteresses s'attache à ralentir voire à empêcher la progression d'un adversaire. C'est ainsi qu'on multiplie les obstacles, au premier chef, remparts et fossés.

[APPIER (Jean, dit Hanzelet)] - La pyrotechnie de Hanzelet Lorrain ou sont representez les plus rares & plus appreuuez secrets des machines & des feux artificiels Propres pour assiéger battre surprendre & deffendre toutes places. Pont à Mousson, I & Gaspard Bernard, 1630 — Fonds Dr Balliet.

Pourtant, on trouve assez fréquemment au sein des fortifications un dispositif qui n'éveille guère l'attention et dont la dénomination est pourtant aussi originale qu'évocatrice : le « Ha-Ha » !

Étymologie :


ha-ha — un élément d'architecture ou de paysage, le ha-ha (également haha ou hâ-hâ) 

On entend, à l'origine, par ce mot ha-ha (le terme de « saut-de-loup » peut également être employé) une ouverture, prolongeant la perspective d’une allée, établie dans le mur d’un parc — le plus souvent, une réserve cynégétique — sans grille, ni autre fermeture qu’un fossé qui interdisait la fuite des animaux. Cet obstacle, peu visible, fait « s'ésclamer ah ! ah ! » lorsque l'on tombe dans cette fosse.

Au XVIe siècle, François Mansart décide de les placer au bout des allées des jardins afin de dégager la vue tout en bloquant le passage.

Certains dictionnaires du temps rapportent que la gouvernante du Grand Dauphin fils de Louis XIV, lorsqu'il était petit, l'empêchait de s'en approcher. Un jour, dans les jardins de Meudon, échappant à sa vigilance, il alla vers le bord du saut-de-loup et dit en riant : « Ha ha, ce n'est que cela qui doit me faire peur ! » Désormais les courtisans appelèrent les sauts-de-loup des ha-ha. Vérité ou légende ?

C'est au XIXe siècle que le mot remplaça définitivement le nom de saut-de-loup.

Le « Ha-Ha » dans les fortifications…


Le ha-ha fut utilisé dès l'Antiquité dans les fortifications afin de retarder les assaillants. Le terme est employé jusqu'au début du 20e siècle, pour désigner un type d'obstacle particulier (cf. infra).

À un « ha-ha » correspond une interruption faite usuellement dans les paliers des escaliers et que l'on recouvre d'un petit pont mobile, susceptible d'être retiré facilement lorsqu'on veut interrompre les communications. Cette disposition est surtout employée pour protéger la communication du chemin couvert avec le fossé.
Ces interruptions doivent être, autant que possible, assez larges pour empêcher un franchissement aisé par des moyens de fortune. On recommandait une longueur minimale de 4 mètres


Par extension, on utilise également ce terme pour désigner des obstacles de même nature situées dans des gaines souterraines menant vers des coffres de contrescarpe (Uxegney, feste Wagner).

Illustration…


Classique — une interruption d'un escalier ou d'une rampe —, les Ha-Ha de la place de Belfort…


Rampe d'artillerie de la cittadelle de Belfort interrompue par un ha-ha

Place de Belfort — Front de la porte de Brisach.
À l'escalier-rampe suit un ha-ha encore invisible !


Place de Belfort — Front de la porte de Brisach.
Le même ha-ha vu de l'extérieur de la place.



























  
Moins classique et certainement exceptionnel… Le ha-ha de l'ouvrage d'infanterie Avigy (Feste Wagner i. e. Groupe fortifié de l'Aisne).

Ce ha-ha interrompt une gaine menant à un coffre de contrescarpe. Connu sous le nom de "Fosse à pieux"— probablement une traduction littérale de l'allemand « Pfahlgrube » —,  il répond à tous les critères d'un ha-ha !
Nota : Tous mes remerciements vont à l'Association pour la Découverte de la Fortification Messine (ADFM) - Feste Wagner qui m'a permis de découvrir ce site avec force détails —Attention, l'accès à cette partie du site est particulièrement dangereuse et n'est pas accessible au public. cependant, il y a tant de choses à découvrir sur ce site, qu'une visite s'impose !


Gaine menant au coffre de contrescarpe avant son interruption par le ha-ha. — Cliché Balliet J.M. sous l'égide de l'ADFM

Au fond : Accès au ha-ha. Noter les vestiges du plancher. — Cliché Balliet J.M. sous l'égide de l'ADFM

Le Ha-ha, alias « fosse à pieux ». Les rouleaux permettant de supporter et faciliter le déplacement du pont mobile sont bien visibles — Cliché Balliet J.M. sous l'égide de l'ADFM

Les pieux qui garnissent le fond du ha-ha ! — Cliché Balliet J.M. sous l'égide de l'ADFM

À gauche du passage du ha-ha, un créneau permettant de d'atteindre le fond du ha-ha… en quelque sorte, au regard de sa fonction qui parait évidente, je pourrais le qualifier de « créneau de miséricorde » ! — Cliché Balliet J.M. sous l'égide de l'ADFM


Un dernier avatar : Le ha-ha et les fortifications littorales.


La situation géographique de certaines fortifications littorales ne permet pas d'assurer leur défense à l'aide de fossés et de ponts-levis. Dans ce cas, pour protéger le seul accès on a eu parfois recours à une forme de ha-ha disposé immédiatement en arrière de la porte d'accès principal.

C'est le cas au fort du Petit-Bé (Saint-Malo) où le dispositif est aisément accessible et particulièrement bien mis en valeur par notre ami A.E. Marcel.
Pourtant, si je le qualifie cette disposition d'avatar c'est que ce ha-ha ne remplit pas uniquement un rôle défensif, bien au contraire. 
En effet, il permet également d'accéder aisément aux parties souterraines du fort pour permettre le stockage des lourds barils de poudre et munitions de bouche dans des locaux dès lors accessibles de plain-pied. La fonction de ha-ha n'est in fine que secondaire.


Le fort du Petit-Bé (Saint-Malo) n'est accessible qu'à marée basse. On distingue parfaitement son seul accès.

Fort du Petit-Bé : Avatar de ha-ha visible immédiatement en arrière de la porte.

Fort du Petit-Bé : vue depuis les locaux souterrains.

Conclusions

J'ose espérer que ce septième billet vous a permis de découvrir quelques nouvelles facettes des fortifications. Si c'est le cas, son titre reste mérité !

Bien cordialement.

Balliet J.M.


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